Vers une société symbiotique entre humains et intelligence artificielle : le regard des cultures
A cette occasion, il a bénéficié du regard et de l’expertise du Pr Hiroshi Ishiguro, un professeur de Robotique mondialement reconnu.
Les quatre intervenants ont abordé la relation humains-robots sous des angles variés, mêlant anthropologie, robotique sociale, psychologie et vision futuriste.
Joffrey Becker (anthropologie, EHESS/ENSEA-ETIS) a exploré l’ambiguïté des robots, à la fois perçus comme vivants (par l’empathie humaine) et morts (objets démontables, déchets électroniques). Il souligne leur absence d’intégration dans des cycles naturels ou durables, et questionne la possibilité d’une symbiose réelle, qui exigerait de repenser leur place dans l’écosystème.
Adriana Tapus (ENSTA) a présenté les défis de la robotique sociale à long terme : personnalisation des interactions (selon l’âge, la culture, les émotions), adaptation aux contextes variés (maison, hôpital, industrie), et enjeux éthiques. Elle plaide pour des tests en conditions réelles et des systèmes centrés sur l’humain.
Todd Lubart (psychologie, Université Paris Cité) a analysé la créativité humain-robot à travers le modèle des « 7 C ». Il distingue trois modes d’interaction : robots aidant les humains, humains aidant les robots, et co-création. Les robots peuvent stimuler la créativité, mais leur autonomie reste limitée par leur dépendance aux données humaines. Les IA comme ChatGPT sont utiles pour générer des idées, mais moins pour des créations complexes.
Hiroshi Ishiguro a imaginé une société future où avatars et robots ultra-réalistes, inspirés par la culture japonaise où humains et objets partagent une proximité ontologique, permettraient une symbiose humains-machines. Les avatars, téléopérés ou autonomes, pourraient compenser des manques démographiques (main-d’œuvre, services publics) et favoriser l’inclusion. Ishiguro voit en eux un outil pour repenser le travail, l’éducation et les relations sociales, tout en explorant des questions philosophiques sur la conscience et l’identité.
Table ronde
La discussion a abouti à une réflexion anthropologique : et si la clé d’une relation équilibrée avec l’IA résidait dans notre capacité à accepter la pluralité, comme au Japon, où coexistent harmonieusement des traditions religieuses variées ? On peut ainsi se rendre dans un sanctuaire shinto pour célébrer certains événements, organiser un mariage dans une église d’inspiration chrétienne, puis recourir à des rites bouddhistes lors des funérailles. Plutôt que d’opposer humain et machine, Ishiguro propose une coexistence adaptative et pragmatique, où l’IA serait un élément parmi d’autres dans un écosystème relationnel. Cette approche, centrée sur les usages concrets, pourrait apaiser les craintes liées à l’IA et inspirer des cadres éthiques plus flexibles.
Au-delà des contenus abordés, c’est peut-être cette ouverture finale qui constitue l’un des principaux enseignements de la rencontre. Face à des technologies en constante évolution, aucune réponse définitive ne semble possible mais des pistes émergent, nourries par des regards croisés entre disciplines et cultures. En mobilisant l’exemple du Japon, les intervenants ont rappelé que les solutions aux défis technologiques ne se trouvent pas seulement dans l’innovation technique, mais aussi dans notre capacité à repenser nos cadres culturels. Et si, finalement, la société symbiotique entre humains et intelligence artificielle relevait moins d’une rupture radicale que d’un prolongement, subtil et complexe, de dynamiques déjà à l’œuvre dans nos sociétés ?
Informations pratiques
Hiroshi Ishiguro, l’homme qui humanise les robots
Figure incontournable de la robotique contemporaine, Hiroshi Ishiguro incarne une approche singulière de la relation entre humains et machines. Professeur à l’université d’Osaka, il s’est fait connaître pour la création d’androïdes ultra-réalistes, conçus pour ressembler — et parfois se substituer — à des êtres humains.
Son projet le plus emblématique reste sans doute son propre double robotique, un geminoid reproduisant son apparence et certains de ses comportements. À travers cette démarche, Ishiguro ne cherche pas seulement à impressionner sur le plan technologique : il explore une question fondamentale — qu’est-ce qui fait qu’une présence est perçue comme humaine ?
Ses travaux montrent que notre rapport aux machines dépend largement du contexte culturel et des attentes sociales. Dans certaines situations, les individus interagissent avec ses robots comme avec de véritables interlocuteurs, révélant la porosité de la frontière entre humain et artificiel.
Dans le cadre d’une réflexion sur une société symbiotique avec l’intelligence artificielle, l’approche d’Ishiguro apporte un éclairage concret : plutôt que d’opposer humains et machines, elle invite à penser leur cohabitation, voire leur complémentarité, dans des interactions de plus en plus naturelles.



